Sorbienn

Au coeur de la plaine d'Ymaneos - Les oubliés

Lundi 25 avril 2011 à 10:59


Ceci est une histoire, comme l'indique le titre du blog. C'est celle de Norig, une jeune fille de la plaine d'Ymaneos, et de sa famille, que l'on voit grandir sur huit ans. C'est mon projet d'écriture, commencé en novembre 2010.
Que je vous prévienne tout de suite, la narration n'est pas très habituelle, il y a un décalage de quatre ans entre les deux parties du chapitre. En espérant ne pas vous perdre avec la géographie et les noms de ce nouveau monde,

Bonne lecture !

Lundi 25 avril 2011 à 11:23

I
 
   
 
            Nous habitions dans la plaine d’Ymaneos, la plus belle région du Bhotusan. Devant chez nous, les collines s’étendaient à perte de vue, profilant derrière elles l’ombre des lointaines montagnes. Légèrement à l’Ouest, on pouvait voir le village voisin, qui se situait à peine à cinq kilomètres ; nous nous y rendions souvent. Les chemins de terre striaient la campagne, et le vent, parfumé des effluves salés qui nous venaient de la mer, balayait ses herbes hautes. Le ciel était souvent nuageux, mais chaque rayon était de l’or qui s’épanouissait sur les champs de blé, et le soir, le soleil jetait sur la végétation une teinte orangée.
Notre ferme se dressait dans ce paysage, au milieu de nulle part, cernée par les vastes espaces des champs et les herbes hautes. Un peu à l’écart du village, elle comportait deux bâtiments, tenus côte à côte par un mur commun : un central pour la famille et l’autre, qui jouxtait un champ et formait deux angles droits de manière à dessiner un U, pour les animaux ; seulement un long sentier passait devant la cour, nous permettant aisément de rejoindre les plus proches voisins.
            Par la fenêtre de la cuisine, on voyait un peu de ciel, un arbre, et un bout de champ. On voyait aussi un morceau du muret qui nous séparait de la route, mais il s’était écroulé, récemment, et personne, trop occupés par la ferme ou des occupations extérieures, n’avait eu le courage de le rétablir. Dans la pièce voisine, sur le même mur, on avait une porte à double battant qui donnait sur la cour. Debout sur la petite marche qui joignait la terre et la maison, on pouvait observer, en premier plan, à l’origine du mur en pierre, l’enclos des lapins. Plus profondément dans cette grange se trouvaient des chèvres, ainsi que quelques instruments de travail comme une fourche, que quelqu’un de fainéant ou de distrait n’avait pas eu le courage de remettre à sa place ; je soupçonnais mon petit frère de onze ans, Primel.
            Dans cette même cour, devant la maison, une poupée aux cheveux de laine emmêlés, était délaissée étendue sur le dos, offrant son visage aux passants. À côté d’elle se trouvait un peigne grossièrement fabriqué dans du bois, qui ne devait pas être plus efficace que la paume d’une main ; c’était probablement Sezaig, dérangée quelques heures auparavant dans son activité, qui avait laissé ses affaires en plan. Inutile d’aller lui faire la remarque : elle l’avait bien vu, elle se tenait debout à côté de moi, et avait suivi mon regard. Sauf qu’elle pensait à autre chose.
− Norig, je suis si pressée d’entrer à l’école ! dit-elle avec angoisse. Mais j’ai un peu peur.
Pourquoi ? répondis-je. Il ne faut pas, voyons.
            Mais même à mes oreilles, ces mots sonnaient faux. Je ne parvenais plus à me sentir concernée, à présent, quand on parlait d’études. Ma petite sœur ne s’en rendait pas compte : du haut de ses six ans, elle ne pouvait pas pleinement réaliser que le monde s’étendait plus loin qu’entre la maison et le pensionnat ; et de mon côté, sortie du système, j’avais perdu ces réflexions.
− Primel m’a dit que les instituteurs sont très sévères et qui si on fait une bêtise, même sans faire exprès, ils nous donnent des claques.
− Primel dit beaucoup de bêtises. Remarque, c’est vrai que tu as plutôt intérêt à te tenir tranquille, rajoutai-je pour la taquiner.
− C’est vrai qu’en plus de l’école, en pensionnat on doit aussi beaucoup obéir aux surveillants ?
− Oui, les règles de vie sont strictes. Repas, douche, coucher, tout est réglé, et gare à toi si tu es en retard !
            Sezaig déglutit en me regardant avec de grands yeux apeurés. Elle me donna envie de rire, avec sa petite frimousse inquiète. J’exagérais un peu, et ne tardai pas à m’en sentir un peu coupable. Quitter la maison à six ans était déjà assez dur, pourquoi en rajoutais-je ?
− Tout va bien se passer, rajoutai-je en essayant de me rattraper. Les surveillants sont gentils avec les petits enfants. Ce sont les grands que l’on frappe.
            Elle ne parut pas beaucoup plus rassurée.
− C’est vrai que c’est dur d’apprendre à lire ? continua-t-elle.
− Un peu. Mais une fois que tu as compris, c’est très simple.
− Et c’est vrai que là-bas, on m’appellera Seza et plus Sezaig ?
            Je m’arrachai à la contemplation du jardin et me tournai vers elle, surprise.
 − Bien sûr que non, tu gardes ton vrai prénom. Quelle question ! Bon, de toute façon, quoiqu’il arrive, l’école est à cinquante kilomètres et tu reviens le week-end.
            J’étais un peu triste de la voir partir, mais bon, il fallait bien qu’elle apprenne à lire, comme tous ses autres grands frères et sœurs. Ce n’était pas parce que notre vie se déroulerait uniquement au milieu du foin et des lapins qu’un minimum d’instruction était complètement inutile…
Et dire que quatre ans auparavant, à l’âge de onze ans, je croyais m’engager dans des études sérieuses… Quelle bêtise ! Je n’y croyais plus. J’avais tout abandonné, un mois auparavant. Découragée par une stupide histoire de cœur, mais surtout, dégoûtée du système, et dégoûtée des autres. Même si notre région avait obtenu l’indépendance, beaucoup de progrès restaient à voir le jour. Ces quatre années au cœur de la lutte avaient eu raison de moi.
            Je jetai un œil sur ma petite sœur. Mes paroles ne l’avaient pas rassurée. Tiens donc ! Elle partait le lendemain, pourquoi étais-je allée lui parler ainsi ? Je disais certes la vérité, mais un peu trop brusquement. De plus, Sezaig ne comprenait pas qu’ayant un peu oublié ma première année d’enseignement primaire, mes souvenirs n’étaient plus trop fiables ; et, plus inquiète que jamais pour sa première journée, elle s’accrochait à chaque information comme à chaque bout de bois lui permettant de construire son radeau. Pour partir loin, là-bas… Pour devenir le ciel sait quoi.
À moi, mon radeau s’était désagrégé en plein voyage, et j’avais avec difficulté rejoint la première île.
.
 
*
* *
 
 
Tout avait commencé là-bas, au pays de la plaine d’Ymaneos, près du village d’Osirah.
Nous vivions à treize dans une ferme bhotusanaise. Mes parents, des paysans petits propriétaires qui savaient à peine écrire, parlaient juste le bhotusanais, tandis que j’étais, ainsi que mes deux aînés, bilingue. Eloignés de tout, y compris de la langue expriane, que l’on apprenait seulement à l’école, nous n’avions pas eu droit à toute la culture nécessaire à ce que l’on appelait, dans les villes, une bonne instruction. Mes parents n’avaient même pas eu la possibilité d’apprendre la langue nationale. Cela ne nous avait certes pas empêché, nous, les enfants, de partir dans de bonnes écoles, mais avait rendu la chose plus difficile.
Nous vivions à treize, mais il faut rajouter une chose : nous ne nous trouvions jamais tous ensemble, sauf pendant les deux mois de vacances. Mon grand frère Filiz était parti faire ses études à l’étranger, préférant l’Ihnulva, une grande île située au Nord-Ouest de chez nous, à l’Expriame, notre pays qui méprisait son Bhotusan, et ma grande sœur Ivona l’avait rejoint quelques temps après. Parmi mes huit petits frères et sœurs, la moitié – Tadeg, Primel, Izold et Rivanon – se trouvait en internat à Toréni, la ville la plus proche qui comptât une école, mais rentrait toutes les fins de semaine, donc seule l’autre moitié – Perlezen, Iestin, Sezaïg et Izikel – étant encore trop jeune pour aller à l’école, restait à la maison.
J‘avais été dans le même internat que celui de mes petits frères et sœurs, et après les études primaires, qui s’achevaient normalement à l’âge de dix ans, mes parents ne surent plus quoi faire de moi. Il s’avérait que j’étais très douée, tout comme mes aînés, et que m’empêcher de continuer mes études, c’était me couper la tête.
Je n’avais que dix ans. Je ne m’étais jamais vraiment souciée de ce qui allait m’arriver. Je savais que tout était incertain – un jour on a de l’argent, l’autre jour on n’en a plus – et, élevée dans l’idée que mon monde pouvait s’effriter en quelques secondes, j’avais appris à ne plus me poser de questions, et à prendre la vie comme elle venait. Je passai les deux mois de mes grandes vacances à traduire des papiers pour mes parents qui me cherchaient une école pas trop chère en Expriame. Sans compter qu’il y avait les études de Filiz et d’Ivona à payer, tout était trop coûteux, et sinon pas de bon enseignement. Finalement, nous écrivîmes une lettre pour obtenir une bourse, ce qui nous permit de trouver une bonne école en Eäefoug, une région au Sud-Ouest de l’Expriame.
Cette école nous paraissait parfaite : avec Priman en première langue d’apprentissage, j’étais assurée de me retrouver avec d’autres bons élèves comme moi. De plus, le département n’étant pas très loin du nôtre, le voyage ne coûterait pas trop cher. Mais, bien sûr, je serais à nouveau pensionnaire.
Après quelques échanges de lettres, de papiers administratifs et de signatures, je reçus une lettre d’acceptation : c’était officiel, j’allais entrer à Saint-Maddox, ma nouvelle école d’enseignement secondaire. On fêta mes onze ans, et les vacances d’été se finirent. Filiz et Ivona repartirent en Ihnulva, Tadeg, Primel, Izold et Rivanon se préparèrent à retourner à l’école, mais sans trop d’affairement ; on avait les travaux des champs à terminer en premier. C’était comme ça, à la ferme : les études, d’accord, mais la moisson servait à nous nourrir.
Quelques jours avant mon départ, ma mère se mit à me faire mille recommandations. Elle me parlait comme à une adulte, comme à Ivona, qui avait treize ans, mais, souvent interrompue par Izikel, le rejeton d’un an, nous n’arrivions jamais à discuter comme j’en aurais eu besoin. J’aurais voulu poser des questions, me sentir rassurée. Ce n’était pas facile, j’allais complètement changer d’environnement : en plus, là-bas, on ne parlait pas bhotusanais. Il allait falloir que je m’habitue entièrement à la langue du pays, l’exprian.
Dans le village auquel notre ferme était rattachée, la rumeur se propagea vite, et tous les habitants furent bientôt au courant de mon départ. Je reçus tantôt félicitations – quel bonheur pour la fille Tahxiua d’avoir pu rentrer dans une école aussi grande, en Expriame qui plus est – tantôt désapprobation – les exprians ont envahi notre pays, détruit notre culture et nié notre langue, et maintenant ils nous prennent nos enfants – mais ne prenais en compte aucun des deux. Pour moi, j’entrais juste en études secondaires.
Le village baignait déjà dans cette ambiance triste de rentrée et de départ. Les feuilles des arbres tombaient, le soleil déclinait de plus en plus tôt à l’horizon, l’herbe roussie témoignait de l’été qui venait de passer, et un parfum d’automne embaumait déjà l’air. Tout comme les oiseaux qui partaient migrer, les jeunes déménagèrent dans leurs écoles. Rares étaient ceux qui restaient ; enfin, j’en connaissais quelques-uns, comme Rioc, mon voisin. Fils de paysans pauvres, comme les miens, mais qu’on n’avait pas jugé utile d’envoyer à l’école. J’étais pourtant sûre qu’il aurait fait un merveilleux élève. Le dernier jour où je le vis, avant de partir, face noircie par la poussière et chemise déchirée, je pris réellement conscience de la différence que créaient les niveaux d’études. Ses parents à lui ne savaient même pas lire.
Nous étions plus ou moins amis. Nous entretenions de bons rapports, en tant que voisins corrects, comme se le voulait la politesse. Nous discutions quelques fois, de la famille, de l’extérieur, du village. Au fil de la conversation, ce même dernier jour, j’en fus venue à évoquer mon départ en Expriame. Son visage se fit dur, se transforma soudain en une expression de colère folle. Je devins pour lui une traîtresse, une lâche, « une de ces exprians ». Plus choquée qu’autre chose, je ne défendis pas ma cause. C’est malheureux à dire, mais beaucoup pensaient comme lui ; et que l’on fût voisin ou ami ne comptait pas quand il s’agissait de l’honneur du pays. Je le quittai sur ces derniers mots, avec plus d’incompréhension que de rancune.

Lundi 25 avril 2011 à 21:13

II
 
  
            La veille de son départ, Sezaig ne mangea presque rien. D’après Maman, c’était toujours ainsi ; Iestin, l’année précédente, avait même été dans un pire état. Je n’y avais pas assisté, car la rentrée des étudiants en études secondaires se déroulant une semaine plus tôt que celle des écoliers en études primaires, j’étais déjà partie. C’était la première fois depuis mes six ans que j’allais rester à la maison toute l’année.
            Le lendemain, elle se leva aux environs de six heures. Elle sortit à pas de loup de la chambre et se rendit dans la cuisine. L’école, les jours de rentrée, ne commençait qu’à dix heures, ce qui nous obligeait à ne partir guère plus tôt que huit heures, mais je l’entendis déjà qui se débattait avec ses vêtements. Dans le noir, ce n’était sûrement pas très pratique. Au lieu de me rendormir, je me levai et sortis de la chambre en saisissant la bougie posée sur un petit meuble, près de la sortie. Passant la porte, j’arrivai dans la cuisine.
            J’allumai la mèche, et le jour se fit dans la pièce. Il découvrit une petite cuisine, avec la porte à ma gauche, une fenêtre pour surveiller les visiteurs, et à ma droite, une double porte vitrée donnant sur le jardin. Sur le sol en terre battue étaient rangés, à côté du four, de l’évier et du plan de cuisine, en face de moi, nos sabots rangés par ordre de taille. Entre les deux se tenait la table avec ses deux bancs parallèles, taillée dans du bon bois par un habile charpentier. Dessus, on avait posé une carafe, et un ou deux papiers ; les ébauches d’une lettre de Maman. Les murs faits de bois, de terre et de plâtre, irréguliers, portaient depuis notre naissance les traces du passé : des traces de doigts, de fumée, de petits dessins, l’ornaient majestueusement.
Sezaig se tenait au milieu de la pièce, à l’appui sur un bord de la table, en culotte et chemise, une jambe dans un pantalon. Elle cligna des yeux à l’apparition de la lumière.
− Tu n’aurais pas besoin d’aide, par hasard ? demandai-je.
            L’air un peu honteuse, elle secoua la tête. Je jetai un œil par la fenêtre : le ciel était tout bleu, d’un bleu foncé, signe que le soleil ne tarderait pas à se lever, mais qu’il faisait encore nuit.
− Tu vas être fatiguée, dis-je. Tu sais, on l’a tous faite, notre rentrée là-bas, et on s’en est sortis vivants, inutile de te faire autant de souci.
− Je voulais juste m’habiller, dit Sezaig. Je n’arrivais pas à dormir…
− Ce n’est pas très malin de t’être levée, la réprimandai-je. Tu aurais peut-être réussi à te rendormir, en restant couchée.
            Sezaig fit non de la tête.
− Ce n’était pas une question, répliquai-je. Bon, va te recoucher.
            Elle secoua à nouveau la tête.
− Bon sang, Sezaig, tu vas être fatiguée ! Qu’est-ce que tu vas faire en attendant que Papa et Maman se lèvent ?
− Ils seront là dans quelques minutes.
            C’était vrai, Papa et Maman se levaient tôt. D’ailleurs, qu’il y eût quelqu’un à accompagner à l’école ne changeait rien : cela n’arrivait pas souvent, dans la mesure où ils accompagnaient les petits seulement les jours de rentrées. Le reste de l’année, les enfants se débrouillaient seuls. Ils n’étaient jamais les seuls à se rendre à leur école et qu’il pleuve ou qu’il vente, il y avait toujours quelqu’un de confiance qui acceptait de prendre une charrette pour les accompagner. On les entassait là, et ils parcouraient les cinquante kilomètres comme des grands. J’étais passée par là, moi aussi.
            Cependant, elle avait raison : inutile qu’elle se recouche. Pour quelques minutes seulement, cela en valait-il la peine ? Je la considérai à nouveau : une jambe toujours en dehors du pantalon, elle me regardait, l’air d’attendre ma sentence.
− Habille-toi, tu vas prendre froid.
            Tandis qu’elle s’affairait avec son pantalon, je regardai ses autres affaires. L’uniforme bhotusanais n’était pas très élégant, comparé aux uniformes exprians, mais bien que le Bhotusan soit un pays de climat océanique, il était chaud. Il était modestement composé d’un pantalon serré de couleur marron ou noire, d’un long manteau beige qui descendait jusqu’aux genoux ou l’été d’un gilet beige, et d’un châle auburn. Il s’assortissait particulièrement bien aux cheveux blonds de Sezaig.
− N’enfile pas tout de suite le manteau, il fait encore froid dehors.
            Elle posa soigneusement, sans les chiffonner, le manteau et le châle sur le banc. Puis elle s’assit sur cette même chaise, et, un peu désœuvrée, bâilla. Comme moi, elle regarda par la fenêtre.
En voyant l’arrière de sa tête, j’eus soudain une idée. Le plus discrètement possible, je retournai dans la chambre chercher une brosse dans mes affaires – affaires de Saint-Maddox que j’avais gardées dans ma valise, près de mon lit, par flemme sans doute – et entrepris de démêler ses cheveux.
− Oh non, Norig… râla Sezaig en se protégeant la tête de ses deux mains.
− Ne bouge pas ! Tu ne peux pas aller à l’école comme ça. On t’achètera une brosse s’il le faut, mais ne te balade pas là-bas avec un paquet de nœuds sur le crâne, ça va faire mauvais genre.
− Tu t’y connais, en bon genre ?
− Non, mais j’ai passé sept ans en pensionnat, ma petite, je sais de quoi je parle.
            Alors que nous commencions à nous disputer, Sezaig éclata de rire.
− C’est bizarre quand tu es fâchée ! dit-elle.
− Qu’est-ce qui est bizarre ?
− Tu dis « ma petite » !
− Et alors ?
            J’entendis soudain du bruit dans la chambre, comme un léger frottement, puis un heurt avec un meuble, et des pas légers sur le sol. Je tendis l’oreille pour tenter de savoir de qui il s’agissait. Puis je me tournai vers ma sœur :
− Sezaig, je crois qu’on a parlé trop fort.
− Tu n’as qu’à pas essayer de me coiffer, répliqua l’insolente.
            J’écoutai encore un peu, mais le bruit s’était arrêté. Il avait duré une seconde ; c’était peut-être tout simplement quelqu’un qui remuait dans son lit.
− Ecoute, repris-je, ça ne te plairait pas que je te fasse des nattes ? Tu es la seule à avoir les cheveux complètement relâchés.
− Non, toi aussi, répliqua la petite.
− Les miens, c’est parce qu’ils sont trop courts pour les attacher.
− Non, des fois, ils t’arrivent aux épaules.
− Maman les coupent très rapidement, dans ce cas.
− Alors moi aussi, j’ai envie d’avoir les cheveux courts ! lança Sezaig en riant.
− Tu ne peux pas, ma coiffure, c’est une coiffure de grande. Quand tu auras onze ans, peut-être.
            Sezaig afficha un air boudeur. Je savais qu’elle plaisantait quand elle disait vouloir des cheveux courts, mais cela me déplaisait quand même ; c’était à moi, les cheveux courts, et en plus, c’était à la mode dans les villes riches. Maman disait que j’étais la seule de mes sœurs à qui cette coupe convenait vraiment : elle prêtait beaucoup d’attention à notre apparence.
− Ce n’est pas juste.
− Si, c’est juste. Tu n’as pas les cheveux assez épais pour ça. Alors, dis-moi, tu veux des nattes ?
− Non, les nattes, c’est Rivanon qui les a. Sauf quand elle veut plaire à Bennidan et qu’elle relâche ses cheveux.
− Une tresse ?
− C’est Perlezen et Izold.
− Sezaig, tu es pénible ! Tu ne peux pas y aller comme ça, si tu veux avoir bonne mine !
            Elle fit mine de réfléchir, puis sortit, les yeux malicieux :
− J’aimerais bien les tas de petites tresses qui sortent du crâne, comme la petite amie noire de Filiz… Comment elle s’appelle ?
− Harmonie Wicherà ? Voyons, la réprimandai-je, cesse de plaisanter. Tiens, ça te plairait qu’on attache juste les cheveux de devant derrière la tête ?
− Non, pas trop. Bon, va pour la tresse.
− Tu es pénible.
            J’entendis derrière moi la porte s’ouvrir. Je me retournai brusquement : Tadeg sortait. Quelqu’un nous avait donc bel et bien entendues. J’aurais dû m’en douter : mon petit frère de douze ans était encore plus sensible aux bruits depuis qu’il était aveugle.
− Pardon, s’excusa immédiatement Sezaig.
            Il passa sans répondre, avec un simple hochement de tête, mais de manière un peu sinistre, comme un fantôme, ses yeux clairs fixés devant lui. D’habitude, quand il sortait, pour ne pas que l’on se méprît sur son cas, il portait un bandeau noir sur les yeux. Je trouvais cette pratique humiliante, mais il est vrai qu’au moins, on nous posait moins de questions.
            Il s’arrêta devant l’évier, saisit un verre, et le reposa sans rien en faire. Il tapota, l’air de s’ennuyer, le bord du meuble. Puis il se tourna vers nous et dit :
− Il y a école aujourd’hui.
            Curieuse déclaration. Je me demandai d’abord où il voulait en venir, avant de réaliser qu’il s’agissait juste d’un commentaire sur notre lever matinal. Cela dit, il ne pouvait pas nous critiquer, lui aussi se levait tôt ; il s’était même déjà habillé.
− Je ne voulais pas dormir, répondit simplement Sezaig.
− Tu avoues, vilaine, plaisantai-je.
            Je la chatouillai pour qu’elle reconnût ses fautes, et elle poussa un couinement aigu qui la fit encore plus rire. Je lui fis signe de se calmer, le reste de la famille dormait encore.
− Et toi, Norig, tu n’as pas école ? me lança Tadeg.    
            Je détestais quand il parlait ainsi. Je relâchai brusquement Sezaig et levai la tête vers mon frère : il affichait du dégoût et de l’amertume. Malgré ses yeux morts, son visage restait assez expressif, à tel point que nous ne savions pas toujours s’il le réalisait.
− Tu sais bien que j’ai arrêté, répliquai-je d’un ton amer. Tu dis toi-même que les exprians sont pourris.
            Mes idées à moi n’étaient aussi violentes. Non, bien sûr que non, partout on trouve toujours de bonnes personnes. C’était le pays que je ne supportais pas. J’avais surtout été choquée par le fait qu’il m’ait fallu des papiers pour rentrer au Bhotusan. L’indépendance ayant été déclarée pendant l’année scolaire, je me trouvais donc en Expriame. Un professeur m’avait appris au mois d’avril qu’il me fallait un passeport… S’il n’avait pas eu la gentillesse de faire la démarche à ma place, je me serais retrouvée coincée là-bas. J’avais été d’autant plus blessée par cela que cette loi avait été mise en place par la Milice, la direction provisoire du pays en ces temps de crise, dont mon grand frère faisait partie.
            Mais cela, Tadeg ne le savait pas. Je l’avais juste dit à Ivona, même pas à Maman. Seule Ivona pouvait comprendre ce qui m’avait tant vexée.
− Mais toi, ça n’avait pas l’air de te déranger, ce qu’ils sont, rispota-t-il.
− Qu’est-ce que tu en sais ?
− Tu ne serais pas allée à l’école en Expriame.
            Il m’énervait d’autant plus que je ne savais pas où il voulait en venir. Ses yeux clairs, translucides, dans lesquels il ne passait plus rien, me glaçaient le sang.
− Je n’avais pas vraiment le choix. Et tu me reproches quoi, exactement ?
Je détournai la tête, agacée, les points tremblant d’énervement, craignant de me laisser aller à la colère. Sezaig essayait de suivre la scène et nous regardait tour à tour en ouvrant grand des yeux inquiets.
− Et en voyant les autres partir, tu n’as aucun regret ? demanda-t-il en ignorant soigneusement ma question.
            J’allais lui répondre « et toi ? ». C’était bien lui qui avait pris l’initiative de participer aux émeutes dont notre village avait été secoué, l’année précédente. Influencé par Filiz, d’accord, mais c’était bien ses jambes qu’il commandait. En contrepartie, il avait perdu le contrôle de ses yeux.
− Ça ne te fait rien de savoir que tu avais les capacités mais que tu n’as pas voulu continuer ? Je trouve que c’est un manque de respect pour ceux qui n’ont pas pu… pour une bonne raison.
− Oh, je t’en prie… Manque de respect ! Je suis libre, je fais ce que je veux !
− Et d’après Maman, ton bulletin était plutôt bon, cette année. Même très bon. Surtout en Arts. Tu penses que c’est ici que tu vas pouvoir t’exercer ? Dans une ferme ?
            Je me levai, bousculant au passage Sezaig, qui s’écarta vivement.
− Tais-toi ! Tout ça parce que tu es frustré de ne pas pouvoir continuer !
 
*
* *
 
            − Au revoir, Norig ! hurla Rivanon, tout près du bord du quai, à travers la fenêtre du train.
            Je lui répondis par un petit signe de la main, car, hormis le fait que d’autres gens se trouvaient dans le wagon, j’avais la gorge trop nouée pour répondre autrement. Je ramenai ma valise contre mes jambes en essayant de faire passer cette boule désagréable qui se nichait dans mon ventre, et quand je relevai la tête, le train avait déjà commencé à avancer. Je regardai une dernière fois Papa et Maman. Maman portait Izikel avec son bras droit et tenait Perlezen avec sa main gauche, qui elle-même tenait Iestin, qui tenait Sezaïg. Rivanon, un peu à l’écart, ses nattes rousses ballottant sur ses épaules, commença à courir au fur et à mesure que le train prenait de la vitesse. Izold, Primel et Tadeg l’imitèrent, et cela me fit rire. Une chaîne de frères et sœurs. Quel meilleur cadeau pour mon départ ?
            Le train quitta complètement la gare. Il laissa une Rivanon essoufflée, tout au bout du quai. Je la regardai en souriant, jusqu’à ce qu’elle devienne un point jaune et orange à côté du bâtiment et que je ne la voie plus. Puis je me renfonçai dans mon siège.
La boule désagréable se promenait dans mon ventre et remontait jusqu’à ma gorge. Je jetai un œil sur les autres passagers avec un sentiment de malaise. Il n’y avait pas grand-monde dans le wagon, et tous n’étaient que des paysans qui venaient des environs. Les bourgeois se plaçaient un peu plus à l’avant du train, en deuxième voire en première classe. Moi, je me trouvais en troisième classe, assise sur un siège en bois assez désagréable, car mes parents n’avaient pas pu me payer une place en deuxième classe, mais j’avais de la chance : les plus pauvres de notre village allaient à l’école à l’arrière d’une charrette, voire à pied.
            Par la fenêtre, je regardai défiler les collines et les champs du Bhotusan. Je ne les reverrais pas avant l’an prochain, car malheureusement, le voyage était trop cher pour me permettre de rentrer avant les grandes vacances. Une sorte de mélancolie m’envahit : je savais déjà que lorsque je rentrerais, ce ne serait plus pareil. On me rejetait rien qu’à l’idée que je parte en Expriame, qu’en serait-il quand je reviendrais avec la culture de là-bas ? D’ailleurs, je dis en Expriame… mais le Bhotusan était en Expriame. Ce n’était pas un pays, comme bon nombre d’habitants du village semblait le croire. C’était encore une région.
            Il faut replacer les choses dans leur contexte. Autrefois, les pays comme l’Expriame, l’Amiore en la Primane étaient tout un tas de petits royaumes. Ils s’assemblèrent comme tels par une caractéristique : la langue. On y parla désormais respectivement exprian, amioré et priman. Mais il y eut rapidement un problème avec le royaume du Bhotusan : ses habitants avaient une culture complètement différente, une langue qui ne s’apparentait pas du tout à l’exprian et qui ne provenait même pas de la même racine, le nufil. De plus, il appartenait déjà à l’Assemblée des Quatre Pays Dimmvinais, la Dimmvini, composée de l’Oweggi, de l’Ovkuslan et de l’Ihnulva – c’était d’ailleurs pour cette raison que Filiz et Ivona avaient préféré aller là-bas, en Ihnulva, car on y trouvait tout : l’école, une autre langue, en gardant l’ambiance Dimmvinaise. Mais il était rattaché à l’Est par cinq cents kilomètres de terre à l’Expriame.
             Il aurait bien sûr été plus simple de le laisser dans la Dimmvini, mais ce n’était pas si facile, car l’Expriame et le Bhotusan, sur un plan géographique, faisant partie de la même terre, les géographes du roi exprian ne supportèrent par cette irrégularité territoriale. Alors l’Expriame nia toute la culture bhotusanaise, la différence de langue, et par des histoires de guerres et de mariages, elle réussit à avoir le Bhotusan.
Sa population ne s’en remit jamais. Enfin, il y avait ceux qui s’en fichaient, mais la plupart militaient pour l’indépendance. Un jour, disaient les vieux du village, un jour le Bhotusan retrouverait sa gloire d’autrefois. Mais en attendant… On incitait de plus en plus les enfants à aller à l’école, car le savoir, c’était l’intelligence, et pour se séparer de l’Expriame qui ne voulait pas nous lâcher, il fallait en avoir.
            Nous savions que l’Expriame ne voulait pas perdre son Bhotusan. Car, le Bhotusan, c’était une terre de magie, la dernière à posséder des dragons. C’était la terre du bout du monde, une péninsule, entourée de la mer, qui possédait une riche histoire. En la retirant, on cassait son nez au visage du pays. Cela avait été l’argument de force de nos politiciens – laissez-nous notre langue et notre culture, ou notre terre ne vous appartient plus – mais, en dépit de nos camarades du Bhotusan, rien n’avait jamais fonctionné.
            Du coup, les bhotusanais détestaient les exprians. C’étaient les sauvages, les bêtes, les idiots, avec leur manque de culture et leurs habits grossiers. Cette haine me paraissait un peu stupide, ou peut-être ne comprenais-je pas assez les enjeux : comme tout le monde dans ma famille, je souhaitais l’indépendance du Bhotusan, afin de retrouver nos années d’or, mais haïr nos voisins me paraissait peu logique. Il ne fallait pas oublier que je partais vivre en Expriame, et je craignais que cela ne me retombe dessus, une fois en internat… Au fond, j’étais résolue mais plutôt pacifiste.
 
            Le nombre de gens augmentait à mesure que nous progressions dans le pays. Je dus pousser ma valise pour laisser une dame s’installer avec ses quatre enfants, car ils manquaient de place. Ceux-ci étaient plutôt sages et tellement adorables que j’en appréciai même leur compagnie.
Cependant, ils me regardaient avec de drôles d’yeux curieux. Moi, amusée, je gardais la tête baissée, ma valise contre mes jambes, et leur jetais quelques coups d’œil de temps à autre, mais il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour commencer à chuchoter entre eux, l’air intrigués. Je me rappelai que les enfants faisaient souvent cela devant une personne étrangère, comme mes petits frères et sœurs quand nous leur présentions quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas, d’une manière certes un peu impolie, mais attachante.
− Jeune homme ? interpella soudain quelqu’un, pas loin de moi.
            Je jetai un coup d’œil dans le wagon. Je ne voyais pas qui pouvait désigner cette appellation, car il ne me semblait pas avoir vu de garçon de mon rang d’âge ; j’aurais cependant aimé que cela en fût le cas. Je me sentais un peu seule au milieu de tous ces adultes, même accompagnés de petits enfants, et me serais empressée de faire la connaissance d’un autre enfant qui quittait son Bhotusan pour pouvoir étudier.
            Puis je réalisai que l’on s’adressait peut-être à moi : mon père m’avait prêté son chapeau, une pièce en velours un peu déformée par le temps, décorée par un ruban foncé dont le nœud défait faisait pendre les deux bouts derrière la tête. Normalement, seuls les garçons en portaient, mais ne me préoccupant pas beaucoup de mon apparence, du moment que je paraissais correcte, ce détail m’avait échappé. De plus, ma tenue n’était pas vraiment celle d’une jeune fille : je portais un gilet marron foncé, une chemise grise et un pantalon foncé trop court. Seule ma coiffure pouvait paraître élégante, et ma mère y avait mis beaucoup de soin.
            Je relevai mon chapeau, qui me tombait sur les yeux, étant un peu trop grand, et vis la mère des quatre enfants qui me regardait. C’était elle qui m’avait interpellée. En voyant mon visage et ma coiffure, elle eut l’air de comprendre son erreur.
− Excusez-moi, mademoiselle, fit-elle, l’air confuse. Puis-je vous demander de surveiller mes enfants pendant quelques secondes ?
− Pas de problème, madame, répondis-je avec ma meilleure politesse, amusée par son air ennuyé.
            Elle se leva, avant de souffler à sa fille aînée d’à peu près huit ans :
− Tiens-toi bien, Santxa, je reviens.
            La Santxa en question me faisait penser à Rivanon avec ses deux nattes rousses. Par cette ressemblance, et avec le fait qu’elle ait le même âge que mon petit frère Tadeg, je me sentis assez à l’aise pour lui adresser la parole.
− Où allez-vous ?
− En Kuggav, répondit la petite en levant vers moi des yeux bleus timides à moitié méfiants.
            La Kuggav était une région qui jouxtait l’Eäefoug, là où j’allais.
− On va voir grand-mère, elle est malade, rajouta le deuxième enfant, un petit garçon d’environ deux ans plus jeune.
− Oh, d’accord, répondis-je, attendrie par cette petite frimousse. Et vous venez de quelle région ?
            Le petit garçon baissa la tête dans un sourire gêné et jeta un œil sur sa grande sœur. Celle-ci acquiesça avec un air de réflexion et de sagesse précoce.
− On vient de Nonni, mais notre vraie ville c’est Myttène, en Kuggav. On passait juste quelques jours au Bhotusan, rajouta-t-il précipitamment, en rougissant.
− Ah, d’accord.
            Je ne voyais pas où était la honte de venir de Nonni. C’était une très belle ville, avec ses bâtiments, son musée et son jardin public. Elle était très connue au Bhotusan pour ses réunions sur la libération de la culture bhotusanaise en Expriame.
− Et toi, tu viens d’où ? demanda timidement Santxa. Du Bhotusan ?
− Oui, d’un village à quelques kilomètres de Cinni-des-Wolna.
            Le petit garçon exprima son mécontentement en grimaçant et en se tordant la main. Le nom de ma ville fut le dernier mot que je leur dis. Leur mère revint et nous finîmes le trajet sans nous dire un mot, eux dans leur gêne et moi dans ma perplexité. Une heure plus tard, le train arriva à Wesdirolf, je descendis avec ma valise, et arrivai dans une gare où on me regardait d’un air étrange à cause de mon chapeau. Bienvenue en Expriame.

Samedi 30 avril 2011 à 18:58

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III
 
 
            Pendant que Maman accompagnait les écoliers, dont Sezaig, pour le voyage en charrette, Papa allait travailler aux champs, chez le patron, un peu à l’extérieur du village. On me confiait donc la garde de la maison. Me retrouver avec Tadeg ne m’enchantait pas vraiment, et heureusement qu’Izikel, mon cinquième frère, âgé de cinq ans, se trouvait aussi là. Comme il avait faim, je lui préparai deux tranches de pain avec la confiture que Maman avait fabriquée, quelques jours auparavant, avec les fruits du jardin. Il mangea en silence, un peu attristé par le départ de toute la maisonnée. Filiz et Ivona, eux, étaient partis déjà dix jours auparavant, mais nous étions plus habitués à leur absence qu’à celle des autres. Filiz, qui avait dix-neuf ans, passait quasiment les douze mois de l’année à son poste, dans la Milice d’Ihnulva, et Ivona, elle, à dix-sept ans, étudiait à la faculté d’Oxoran, et comme elle devait travailler, elle ne revenait que quelques semaines dans l’année. Je réalisais seulement maintenant quel vide Papa et Maman pouvaient ressentir face au départ massif des enfants.
            Avant, je pensais moi aussi que j’irais dans une faculté. Au lieu de cela, restais ici, à la ferme. Quand je me rappelais que seulement quelques mois auparavant, j’avais méprisé Filiz pour ne pas avoir poursuivi les études et pour préférer la Milice ! Ma situation était encore pire, je ne sortirais probablement pas du village avant de me marier. Je réalisais enfin pourquoi on disait que l’école était la liberté : c’était une porte ouverte sur le monde et la connaissance, loin de la maison où les activités se partageaient entre champs et tâches ménagères. Et je me trouvais stupide de ne pas l’avoir pensé plus tôt.
Tadeg avait raison, j’étais plutôt forte, l’année précédente. Je ne me situais que deux points en-dessous du premier de la classe, un acharné qui avait quasiment les vingt points dans toutes les matières en travaillant trois heures par soir – c’est pour dire que j’en étais plutôt fière. Mon professeur d’Arts, en particulier, aurait trouvé bien dommage que je ne continue pas. Je l’avais laissé dans la certitude que je suivrais le parcours normal, c’est-à-dire que j’irais à la faculté, que j’obtiendrais un diplôme d’études supérieures, que peut-être j’étudierais un peu plus longtemps pour me spécialiser dans un domaine précis, puis que je m’installerais en ville pour exercer un noble métier. Il aurait été bien déçu d’apprendre ce que je faisais réellement.
Mais l’Expriame m’inspirait une véritable horreur, et mes frères et sœurs m’avaient trop manqués. J’étais libre et je ne regrettais pas mon choix.
                  
            Je me rendis compte qu’Izikel n’était pas habillé. Après le retour de Maman, nous devions rejoindre Papa aux champs pour l’aider. Elle ne reviendrait peut-être pas avant deux heures, il avait le temps, mais je devais avant arroser les légumes du potager et en ramasser certains pour le dîner.
− Izikel, va t’habiller.
− Attends, répondit-il, la bouche pleine.
− Tu finis de manger et tu y vas tout de suite, d’accord ?
            Il hocha la tête, laissant des miettes de pain tomber sur le vieux vêtement qui lui servait de chemise de nuit. Je me levai, et me rendis à l’autre bout de la pièce pour ouvrir la double porte vitrée. J’y vis mon reflet, et m’y trouvai piteuse : mes cheveux, non soignés, bataillaient sur ma tête, et j’étais habillée avec une robe de campagne, certes assez jolie, mais typiquement paysanne ; en Expriame, j’aurais eu l’air d’une vraie godiche. À aucun moment, je n’aurais regretté l’uniforme de Saint-Maddox, mais il faut bien avouer qu’il m’était arrivé là-bas d’être plus élégante. J’étais pourtant pour penser que rien ne valait les costumes traditionnels bhotusanais ; les exprians étaient trop droits, trop carrés, même leur art était laid.
            Je sortis de la maison pour arriver dans le jardin. Notre potager était composé de plusieurs bandes de terres parallèles à la maison disposées à peu près à cinquante centimètres les unes des autres, nous permettant de passer entre elles. Plus loin, sur une bande d’herbes hautes non travaillée, se trouvait le cerisier, puis, encore plus loin, une autre bande d’herbe, mais plus basse et où il poussait de petits arbustes, qui nous séparait d’un champ, le seul qui nous appartenait.
            Je me penchai sur les légumes et les inspectai pour voir comment ils évoluaient : la plupart étaient mûrs, et même plutôt jolis. Nous n’avions pas connu de mauvaise récolte depuis longtemps. Je retournai la terre à certains endroits pour conserver l’humidité, puis m’emparai de l’arrosoir pour mouiller un peu la terre. Je ramassai les légumes les plus mûrs pour le potage du dîner, puis repartis. Tadeg se trouvait dans la cuisine et se préparait des tranches de pain. Il en avait déjà pris plus que les autres, mais après notre dispute, je n’osai rien lui dire. Izikel le regardait en mastiquant son éternelle tartine.
− Dis donc, toi ! Va t’habiller !
− Mais je n’ai pas fini !
− Ne me fais pas croire ça ! Dépêche-toi !
− On a le temps, Maman a dit qu’elle rentrait dans deux heures.
            Deux heures à tourner en rond dans la maison en compagnie de mes deux frères. Quoi de plus mortel ? Au lieu de m’énerver bêtement contre Izikel, je m’emparai d’un balai et me défoulai à chasser les saletés de la maison. Tadeg mangea en m’écoutant faire, puis il se tourna vers moi et demanda :
− Et Maman, qu’est-ce qu’elle va faire, seule ici ?
            Je relevai la tête, surprise qu’après notre dispute, il m’adresse la parole. Il était pourtant assez susceptible.
− Et toi, tu comptes pour du beurre ? répliquai-je pour toute réponse.
− Moi, je viens avec vous.
− Ah bon ? fis-je, surprise.
− Oui, Papa préfère que je serve à quelque chose, et vu qu’il y a la moisson, au village…
            Et voilà, il remettait le sujet. Je ne répondis pas et continuai à balayer.
− Donc, qu’est-ce qu’elle va faire ? insista-t-il.
− Je n’en sais rien, moi. Peut-être écrire des lettres. De toute façon, le travail ne manque pas, ici. Et puis il y a la lessive à faire.
− Des lettres ? Ça ne fait pourtant pas longtemps qu’ils sont partis.
− Dix jours.
− Eh bien quoi, dix jours ?
− Dix jours qu’ils sont partis, ça compte.
            Tadeg soupira d’un air dédaigneux. C’est sûr que pour les quatre petits mois qu’il avait passé en internat, il ne connaissait pas ce qu’on ressentait dans cette situation. À moi de soupirer. Et dire qu’encore un an auparavant, il était notre doux petit écolier ! Comment avait-il pu changer à ce point, en si peu de temps ? Je ne savais pas s’il le réalisait. Cela rejoignait la question : regrettait-il d’avoir rejoint les émeutes ? Je préférais ne pas trop fouiller le passé.
            Izikel quitta enfin la table et se rendit dans la chambre pour se changer. Il en ressortit quelques minutes après avec son pantalon marron et sa chemise grise et sa veste sombre.
− Je suis pressé d’aller à l’école pour porter l’uniforme, dit-il en se regardant dans la porte vitrée.
            Cette remarque me fit rire.
− Et pourquoi ? répliquai-je dans un éclat de rire. Tu es très joli comme ça.
            Il fit la moue, puis, semblant brusquement changer de pensée, s’élança dans le jardin pour se jeter au pied du cerisier. Son apparence ne devait pas tant le préoccuper.
 
*
* *
 
 
            Je marchai jusqu’à l’école, dont j’avais marqué l’adresse sur un bout de papier. Je ne connaissais pas du tout la ville, mais il me suffisait de consulter un plan, je savais me débrouiller. Je m’étais préparée depuis longtemps à devoir improviser, et puis, étant bilingue, je pouvais me diriger dans cette ville comme n’importe quel enfant.
            Je lisais toutes les indications que je trouvais, même celle qui ne me servaient pas, grisée par le plaisir d’utiliser enfin mes connaissances. C’était une impression toute nouvelle que de voir en vrai ce que j’avais travaillé durant plusieurs années : l’exprian, la langue que j’avais étudiée à l’école, je ne l’avais jamais vraiment parlée. J’étais bilingue mais à l’écrit seulement, car à la campagne, à part à l’école, il n’y avait aucun moyen de s’entraîner, et je me serais fait incendier à le parler au village.
            Je me dirigeai tant bien que mal jusqu’au pensionnat, traînant ma valise à la main et relevant d’un geste de la main mon chapeau qui me tombait sur les yeux. J’observais au passage les habits des gens : c’était vrai, ils n’étaient pas comme les nôtres ; cependant, pas au point d’être grossiers. À vrai dire, ils étaient même trop droits, trop bien taillés, ils manquaient d’imagination. Nous, les bhotusanais, possédions des vêtements plus colorés, plus harmonieux que ces gris et noirs.
            J’arrivai devant le bon bâtiment. Posant ma valise devant la porte, j’arrangeai un peu mon allure – comme Maman me l’avait recommandé – en remettant droit mon col de chemise, relevant mon chapeau et en rangeant quelques cheveux. Puis j’ouvris la porte : elle donnait sur une cour pavée. L’établissement se trouvait une vingtaine de mètres plus loin. Il était divisé en trois parties, cernant les nouveaux arrivants d’un gigantesque U ; une pièce plus en avant, rattachée au bâtiment de gauche par un côté, les séparait. Je traversai timidement, en regardant de tous les côtés pour essayer d’apercevoir mes camarades, et arrivai devant la porte. J’y lus l’inscription « Directeur M. Lagadur ».
            J’entrai là, avec l’espoir de ne pas me tromper, car je ne savais pas du tout où je devais me présenter. J’arrivai dans une petite pièce, disposée très simplement : une rangée de quatre ou cinq fauteuils devant une unique porte. C’était donc bien là. Soulagée, je m’assis sur l’un des sièges et attendis de voir quelqu’un. Mes parents m’avaient dit d’agir ainsi, et que pour faire bonne impression, il ne fallait pas que je parle sans que l’on m’en ait donné l’autorisation. Comme je ne connaissais strictement rien au code de politesse exprian – très différent du bhotusanais, d’après certaines personnes – je ne pouvais pas faire autrement qu’obéir.
            J’attendis une bonne dizaine de minutes, droite comme un piquet, ma valise à mes pieds, mes mains sur mes genoux et mon chapeau posé dessus, commençant de plus en plus à me demander s’il ne fallait pas que je frappe. Au bout d’un moment, la porte d’en face finit par s’ouvrir et une dame bien habillée en sortit. Elle ne m’aperçut pas tout de suite, car elle parlait encore à la personne qui se trouvait dans la pièce, et ce n’est qu’en la refermant et en regardant machinalement dans la pièce qu’elle m’aperçut.
− Bonjour ! lançai-je maladroitement.
            Je crus pendant un instant que je m’étais trompée de mot et qu’elle ne m’avait pas comprise. Elle eut un certain temps de réaction, apparemment un peu surprise.
− Que faites-vous ici ? demanda-t-elle pour tout réponse.
            Elle ne souriait pas. Elle me regardait avec des yeux marron sévères, et son petit chignon de cheveux blonds m’intimida à tel point que je ne sus que répondre. Son regard dériva sur ma valise, et soudain, tout sembla s’éclairer.
− Vous êtes une nouvelle élève ? s’exclama-t-elle. Que faites-vous ici, toute seule ? Où sont vos parents ?
            Cette dernière question me surprit. La gorge nouée par l’angoisse, j’eus de la peine à répondre. Il semblait apparemment habituel, chez eux, que les parents accompagnent les enfants. Elle n’allait pas comprendre que les enfants bhotusanais, chez nous, à partir d’un certain âge, se débrouillaient seuls.
− Ils sont… heu… à la maison… Enfin, aux champs…
− Aux champs ? répéta la dame.
            Ce dernier mot sonna sèchement dans l’air. D’ailleurs, tout était sec chez elle : ses vêtements, son allure, sa parole. Elle parlait son exprian avec un accent qui m’était fort désagréable, très différent de celui que j’avais pu entendre à l’école.
− Oui, c’est la saison des moissons… dis-je d’une voix étranglée.
            Je tripotais le bord de mon chapeau, les mains moites et les tripes nouées. Je sentais que je rougissais ; évoquer mes parents paysans me paraissait très décalé devant une expriane bien habillée. Elle me regarda sans trop comprendre, puis, finalement, me fit entrer dans la pièce. Je m’avançai, tête baissée, vers un bureau en bois où était assis un homme, sans doute le directeur du pensionnat.
− La petite est venue sans ses parents, apparemment, entendis-je dire la femme.
− Je vous remercie, Mme Hirgarof.
            Celle-ci sortit de la pièce et referma la porte derrière elle. Je relevai timidement la tête.
− Bonjour, asseyez-vous, dit M. Lagadur, avec la même intonation sèche que Mme Hirgarof.
            Je m’exécutai en répondant timidement.
− Je suis M. Lagadur, le directeur. Tes parents ont dû te parler de moi.
            Je n’avais que vaguement lu son nom sur les papiers, et encore, je m’en souvenais plus trop, mais acquiesçai quand même. Il fouilla dans ses affaires et en ressortit un dossier, qu’il posa sur son bureau, avant de jeter un coup d’œil à mon accoutrement.
− Vous n’avez pas acheté l’uniforme ? demanda-t-il en réprimant un haussement de sourcil.
            Ah oui, je me rappelai ! J’avais failli oublier ! Les mains tremblantes, j’ouvris la poche extérieure de ma valise et en ressortis des billets. Sans dire un mot, je les posai sur le bureau.
− Bien, je vois.
            Il pivota sur sa chaise pour ouvrir une armoire, située derrière lui, une énorme armoire qui couvrait presque tout le mur, laissant juste de la place pour une fenêtre. J’y aperçus plusieurs cartons, l’un rempli de vêtements bleus et blancs, l’autre de chaussures noires. On nous donnait aussi des chaussures ? Je jetai un œil sur les deux vieilles sandales que l’on m’avait données pour l’occasion ; oui, cela valait mieux.
− Qu’elle taille faites-vous ? demanda-t-il.
− Cent cinquante centimètres, monsieur. Pointure trente-sept.
            Ce n’était que de l’à peu près, on n’avait pas les moyens de se mesurer précisément à la ferme, mais je m’accommoderais facilement. M. Lagadur sortit un uniforme blanc et bleu, et me le tendit. Je le posai sur ma valise.
− S’il ne convient pas, vous pourrez toujours venir l’échanger. Vous savez où se situe mon bureau.
            Je hochai la tête.
− Bien, fit-il en ouvrant le dossier qu’il avait posé sur son bureau. Mlle Tahxiua, n’est-ce pas ? Vous êtes dans la division première C. Derrière ce bâtiment, il y a la cour de récréation. Demain, à huit heures et demie, vous irez vous ranger là-bas, pour la réunion de rentrée. Il vous sera communiqué le règlement, l’emploi du temps et le fonctionnement de l’école. Pour les chambres, vous serez dans la 264, deuxième étage, avec Maïder Bunovolf.
− D’accord, dis-je.
− On vous appelle pour les repas et quelqu’un passe dans les couloirs vous réveiller le matin. À cette condition, vous ne devrez pas être en retard, compris ?
            Je hochai une nouvelle fois la tête.
− À dix-huit heures, vous vous rangerez dans la cour, devant, par où vous êtes entrée. Mme Hirgarof viendra faire visiter l’établissement à votre section.
− D’accord.
            M. Lagadur regarda sa montre.
− Êtes-vous sûre que vos parents ne viennent pas ?
            Cette question me surprit. Non, ils ne venaient pas, ils étaient restés à la ferme, avec mes frères et sœurs. Comment pouvait-il douter à ce point de ma parole ? Il n’avait pas lu la lettre ? Mon exprian n’était pas assez bon pour qu’il ait pris en compte ce qu’on lui disait ? Je secouai la tête.
− Bien. J’apprécie de discuter quelques minutes avec les parents lors de la rentrée, mais bon.
            Il se leva de son bureau.
− Vous pouvez aller dans votre chambre maintenant, dit-il. Vous avez très exactement cinquante minutes pour commencer à ranger vos affaires.
            Je me levai, ramassai tout mon bazar, et après poliment salué M. Lagadur, sortis de la pièce. Je débouchai dans la cour avec pour objectif de me rendre dans ma chambre, mais je me rendis compte que sur les trois bâtiments qui constituaient l’école, je ne savais pas quel était celui des chambres. Je contournai le bureau du directeur, et là, à mon grand bonheur, aperçus le hall dans lequel de nombreuses personnes chargées de bagages circulaient. Quelques secondes plus tard, j’y entrai moi aussi.
 
            J’essayai tout d’abord de repérer un éventuel petit signe ou une indication sur les murs qui m’indique vers quel escalier me diriger. Puis je me souvins du numéro de ma chambre : 264, deuxième étage. Je me frayai un chemin à travers la foule d’élèves, de parents et de valises pour accéder aux couloirs. Il y avait beaucoup de monde, et j’eus du mal à m’y retrouver. Mes oreilles bourdonnaient à cause de tout le bruit, et puis je devais à chaque fois me hisser sur la pointe des pieds pour regarder où j’allais.
            En prenant un couloir situé du côté gauche, j’arrivai dans l’aile réservée aux chambres des pensionnaires. Au premier étage, les garçons et au deuxième étage, les filles. Je grimpai avec peine les escaliers, et débarquai dans un autre couloir : un véritable barrage humain ; il me fallut jouer des coudes pour arriver à la chambre 264.
Mme Hirgarof avait finalement raison d’être étonnée : pas un élève ne se promenait sans ses parents. Moi aussi, en fait, j’aurais aimé avoir les miens avec moi, mais ils ne pouvaient pas. À cause de la moisson ; et de la distance, sans doute. Mais moi, cela ne m’étonnait pas vraiment, c’était normal et j’aurais eu honte à côté de Filiz et Ivona qui prenaient le train et le bateau seuls depuis l’âge de onze ans.
            Et ça parlait, et ça criait. Une forêt de jambes. Je m’empressai de trouver ma chambre. Arrivée devant le bon numéro, je l’ouvris et la refermai précipitamment derrière moi. Je baissai la tête sur ma valise : mon chapeau et mon uniforme se trouvaient toujours là, sur ma valise, je ne les avais pas perdus en cours de route. 
            En levant la tête, je me rendis compte que je n’étais pas seule. Une petite fille, qui devait être Maïder Bunovolf, et ses deux parents, me regardaient, un peu étonnés par mon entrée.
− Bonjour ! lançai-je.
            Un sourire naquit sur le visage de Maïder. Comme elle m’avait l’air sympathique, je l’observai mieux : elle était un peu petite, le visage rond, les cheveux marron coupés au niveau des épaules avec une frange qui ombrait ses yeux. Elle me parut un peu timide.
            Ses parents lui ressemblaient assez : la mère, petite et ronde, les cheveux bouclés, marron, souriante, me regardait sous un regard réservé, et le père, assez grand, massif, qui laissait une impression de domination, avec de fines lunettes en acier et des cheveux coupés à ras du crâne, m’observait en me surplombant d’au moins cinq têtes. Tous deux étaient vêtus de grands manteaux de couleurs foncées, et je devinai qu’ils appartenaient à une famille aisée, car des vêtements de cette sorte et des lunettes, nous n’en voyions pas beaucoup dans les familles de la classe moyenne.
− Bonjour, répondirent-ils. Tu es la nouvelle camarade de chambre ? demanda Mme Bunovolf avec un gentil sourire poli.
− Oui. Je m’appelle Norig Tahxiua…
            J’allais rajouter que je venais du Bhotusan, mais être bhotusanais semblait tellement malvenu – il n’y avait qu’à voir comment les gens regardaient mon chapeau – que je décidai de ne rien dire.
− Vous êtes les Bunovolf ? demandai-je pour me rattraper.
− Oui, tout à fait, répondit le père en souriant.
            Une fois ces petites présentations faites, je déballai ma valise. Je la posai sur mon lit, l’ouvris, et sortis un à un mes vêtements. Par peur de ne pas avoir assez d’argent pour l’uniforme, comme une idiote, j’avais emporté tout ce que je possédais. Tant pis, ils me serviraient de souvenirs de la maison. Je déposai à côté toutes mes affaires de classe. Avec la bourse que j’avais obtenue et qui servait aussi à payer le pensionnat, on m’avait acheté de beaux cahiers tout neufs, ainsi qu’un porte-plume et des crayons aux quatre couleurs, le tout dans un sac bhotusanais en tissu bleu marine décoré de spirales rouges, jaunes et bleus.
            Les parents de Maïder quittèrent la chambre. Une fois la porte refermée, je lançai un petit sourire à ma colocataire, assise sur son lit, qui contemplait la chambre. Elle me le rendit, puis se leva pour remettre à leur place quelques affaires qui dépassaient de l’étagère. À part cela, elle n’avait quasiment plus rien à faire, ses parents avaient tout rangé pour elle. Je ne pus m’empêcher de lâcher un petit soupir.
− Dans un quart d’heure, on doit aller dans la cour. Tu viens avec moi ? demanda alors Maïder.
            Je relevai la tête : elle avait le même accent que Mme Hirgarof et M. Lagadur.
− D’accord, répondis-je.
− Tu devras mettre ton uniforme.
            Je regardai les habits bleus et blancs à côté de moi. J’avais complètement oublié ; pourtant, c’était difficile avec tous ces bleus et ces blancs que je venais de traverser. Je m’en emparai puis demandai :
− Où puis-je me changer ?
            Maïder me considéra d’un air amusé, que je ne sus interpréter, puis m’indiqua une pièce dans le fond de la chambre. Je m’y rendis, affaire en main : c’était une salle de bain. Pour moi qui avais l’habitude de me laver au fond du jardin, une salle de bain dans la chambre même était un luxe auquel je ne me serais jamais attendue.
            Je fermai la porte derrière moi. Au fond, il y avait une douche, un lavabo, et à droite, des toilettes et un miroir, le tout brillant de propreté. J’avais déjà entendu dire que les exprians avaient tout le confort, avec l’électricité et l’eau courante, mais j’étais quand même surprise, c’était bien naturel. Nous, les bhotusanais, nous nous éclairions à la bougie et l’eau allait se chercher à la source ou dans un puits au fond du jardin ; seuls les plus riches étaient aussi équipés, alors qu’en Expriame, c’était la chose la plus normale qui soit. Mais c’était bien connu, les bhotusanais étaient considérés comme des arriérés. Filiz, mon grand frère, s’insurgeait beaucoup contre cela : à chaque fois qu’il y avait eu quelque chose de nouveau, les exprians en avaient profité, mais jamais on n’avait proposé au Bhotusan : nous n’étions pas une région très riche et on nous enfonçait encore plus. Et moi, à cause de cela, je me retrouvais comme une idiote, béate devant un pommeau de douche.
Je posai l’uniforme sur le bord du lavabo, puis enlevai ma veste, ma chemise et mon pantalon pour me retrouver en sous-vêtements. Je dépliai ce qui me semblait être le haut et l’enfilai. Il s’agissait d’un tissu bleu un peu élastique, un peu la matière des collants des riches, avec par-dessus une sorte de pull blanc en laine. Il était un peu court, sauf les manches, exactement de la bonne longueur. Ensuite, j’enfilai le bas : un collant bleu de la même matière que le bleu du haut et une sorte de pantalon blanc lui aussi en laine qui s’arrêtait aux genoux. Je me retrouvai ensuite avec une sorte de drap. Il était aussi bleu que le collant, mais d’un tissu tout léger, qui se chiffonnait et se pliait facilement, léger et fluide au toucher. Comme j’ignorais totalement sa fonction et que je ne me rappelais plus comment je l’avais vu sur Maïder, j’improvisai : je le nouai autour de ma taille avec un nœud et les deux bouts qui pendaient derrière. Je me chaussai ensuite avec des souliers noirs cirés neufs qui se fermaient avec une boucle dorée. Ils étaient un peu trop grands, mais je me dis que je ferais des économies, car mes pieds allaient sûrement grandir dans l’année.
            Je sortis de la salle de bain. Maïder m’attendait, assise sur son lit. Dès qu’elle me vit, j’eus droit à un regard surpris.
− Ce n’est pas comme ça qu’on met le chiffon, dit-elle.
− Le chiffon ? répétai-je.
− Il s’appelle comme ça, répondit-elle en montrant le drap bleu autour de ma taille.
            Je l’enlevai.
− Comment fait-on, dans ce cas ?
− Tu l’enroules en le plaquant bien sur ton vêtement.
            Je fis plusieurs tours autour de ma taille avec le « chiffon », jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que les deux bouts. Je compris, et attachai les deux bouts ensemble.
− Et tu fais passer le nœud derrière.
            Je déplaçai le chiffon avec une infinie précaution, puis contemplai ma tenue : Maïder avait raison, c’était beaucoup mieux ainsi. C’était même presque élégant.
− Oh, le quart d’heure est passé ! s’exclama Maïder. Viens, on va être en retard !
            Elle sortit en courant dans le couloir et, un peu pataude dans ces nouveaux vêtements, je la suivis. Nous empruntâmes les mêmes escaliers que j’avais utilisés pour monter, puis arrivâmes dans le hall, pour ensuite sortir dans la cour. J’aperçus un petit groupe d’élèves en bleu et blanc, devant une adulte, Mme Hirgarof, qui les comptait.
− Il en manque deux, disait-elle quand nous arrivâmes.
            Elle se retourna puis nous vit.
− Bien, approchez. Nous sommes au complet.
            Puis me vit.
− Encore à traîner dans les couloirs ! s’exclama-t-elle en me regardant. Allez vous ranger ! Que ça ne se reproduise plus !
            Estomaquée, je rejoignis les autres élèves. Décidemment, mon instinct ne me trompait jamais : Mme Hirgarof était vraiment sévère ! Je me tournai vers Maïder, pour voir si elle pensait la même chose que moi. Elle faisait une tête de six pieds de long et regardait le sol en rougissant.
            Tous les élèves nous regardaient. Un peu honteuse sans savoir exactement pourquoi, je baissai moi aussi les yeux sur mes chaussures.
− Bien, nous allons faire l’appel. Andzia Asnodelf ?
− Présente ! répondit une voix.
            C’était une fille grande à l’allure sportive et à la peau noire.
− Maïder Bunovolf ?
− Présente ! répondit ma colocataire.
− Lukena Cumko ?
            Une fille mince à l’épaisse chevelure blonde répondit.
            Ainsi de suite jusqu’à moi. Tous ces noms de famille en –o et en –f me déconcertaient. Il n’y avait qu’un certain Eozen Fanlmat et moi pour avoir un nom autrement qu’en « of » ou « ef » ou « og ».
− Norig Tahxiua ?
− Présente ! répondis-je.
            Mme Hirgarof releva les yeux de sa fiche d’appel et eut un singulier sourire. Quelques élèves ricanèrent. Je ne comprenais rien à ce qui se passait.
− Pardon, j’ai levé la main car je m’appelle Norig Tahxiua, dis-je pour régler un éventuel malentendu.
            Mme Hirgarof m’ignora, toujours en souriant. Maïder me tapa sur l’épaule.
− C’est à cause de ta façon de parler, souffla-t-elle.
− Ma façon de parler ? répétai-je.
            Il me semblait que c’était eux qui parlaient étrangement. Puis, à bien réfléchir, je me rendis compte que ce que je trouvais étrange dans leur intonation était tout simplement la langue expriane.

Samedi 7 mai 2011 à 10:52

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IV
 
            Vers dix heures, nous allâmes donc aider Papa. Le soleil, encore ardent en ce moins de septembre, se s’éleva vite dans le ciel et chauffa nos têtes sous l’effort. À midi, avec soulagement, nous pûmes rentrer à la maison pour manger. L’après-midi, Papa y retourna seul avec Tadeg et Izikel : j’avais l’autorisation de mes parents pour passer mon après-midi à la bibliothèque. Papa voyait mal le fait que j’utilise mon temps à lire, lui même étant analphabète et ne connaissant pas ce besoin, mais je m’en fichais, c’était la seule chose qui me rapprochait d’un ancien temps où j’étais cultivée.
Comme notre village était un des plus alphabétisés de la région, non seulement nous possédions une bibliothèque, mais en plus elle contenait pas mal de livres – ceux-ci écrits surtout en bhotusanais, ceux d’Expriame ayant été bannis par les militants depuis les émeutes –, des romans et des documents scientifiques. J’en connaissais déjà une bonne partie, depuis le temps, mais prenais toujours plaisir à les relire. Et je ne craignais pas trop l’assèchement de mes ressources : Ivona m’avait dit qu’elle m’en rapporterait d’Ihnulva. Comme beaucoup de monde parlait le bhotusanais, là-bas, en particulier dans l’école où elle étudiait, on en trouvait sans difficulté dans les librairies, en ville.
            En cette période scolaire, il n’y avait aucun enfant dans la bibliothèque. J’y trouvai seulement quelques adultes venus chercher leur lecture, pour les plus érudits, sinon les autres achetaient le journal, qui nous venait tout droit de Nonni. Assez peu d’adultes s’intéressaient aux romans, car au départ, on avait créé la bibliothèque pour l’actualité, non pour les loisirs, et les mentalités n’avaient pas eu le temps de changer pour que des paysans et des miliciens se missent à lire des histoires d’amour. En effet, il y avait seulement cinquante ans que Mme Fsetum avait pris la décision d’ouvrir un office pour les étudiants, un office original comme on n’en voyait jamais, à la campagne, dans les petits villages, un lieu réservé à l’instruction. Une idée inédite qui fit bientôt la réputation de la région, et depuis, les miliciens s’y rassemblaient, nous creusant une certaine réputation. Le succès du simple office fut tel qu’il se transforma en un véritable lieu de documentation et s’agrandit pour devenir une bibliothèque. Depuis, à Osirah, notre village, et ceux aux alentours pour prêter à ce rassemblement le nom de commune, avait la particularité de compter une population très hétérogène : les gens cultivés et les culs-terreux se côtoyaient, sans personne pour trouver cela étonnant, car ils partageaient presque tous l’idée de l’importance des études.
            En passant la porte d’entrée, je saluai la bibliothécaire, Mme Fsetum la jeune, fille de la fondatrice morte dix ans auparavant. Elle avait été appelée ici à la disparition de Mme Fsetum et de son mari, car on jugeait que seul un Fsetum pouvait prendre la suite. Cela faisait bien vingt ans, depuis qu’elle avait dix ans, exactement, qu’elle était partie en ville, et en ces nombreuses années, elle ne s’était toujours pas habituée à la mode paysanne : elle s’habillait encore avec ses chaussures en cuir, sa jupe, son gilet et son châle brodé bleu et jaune, ce qui détonnait particulièrement dans nos rues, car même les étudiants s’habillaient en paysan, ou sinon en milicien. Seule sa coiffe dentelée pouvait paraître appropriée ; mais elle ne l’avait pas acquise en arrivant, c’était sa mère qui lui avait transmis l’habitude : à partir du moment où elles devenaient adultes, les femmes devaient porter la coiffe. C’était civique ; et d’ailleurs, celle-ci était très réglementée, pas un bout de tissu ne traînait au hasard.
            Autrement, Mme Fsetum la jeune était une adulte sympathique. Elle avait un caractère très réservé – contrairement à sa mère qui, paraît-il, en imposait aux hommes – et assez rêveur, un peu distant et à la fois très proche, d’une perçante lucidité et d’une grande finesse. Les rares fois où Maman venait pour prendre un livre, elle se trouvait même énervée de ce manque de rigueur, mais moi, je l’aimais bien, et puis on sentait qu’elle aimait son métier, même si elle ne l’avait pas choisi. Ivona et moi, qui venions étant petites, aimions bien lui poser des questions sur sa famille, l’histoire exacte de sa mère, et sa vie en ville.
Elle me regarda d’un air étonné : les jeunes lettrés de mon âge devaient bel et bien tous être repartis dans leur école. Elle connaissait les Tahxiua, elle savait que dans notre famille, on étudiait, et se demandait peut-être ce qui m’était arrivé. Pour ne pas m’attarder dans de longues explications inutiles, je fis comme si tout allait bien, souris, et me dirigeai tout de suite vers mon rayon.
Je restai bien là deux heures à lire des documentaires. Le vide des livres exprians avait été comblé par des livres ovkuslanais, ihnulvois, et aussi, la langue la moins parlée en Dimmvini, oweggiens. Nous avions donc des rayons encore plus chargés, et encore plus de livres incompréhensibles. Le regret de ne pas être partie en Ihnulva, comme mes deux aînés, me reprenait : si j’avais accepté d’y aller, j’aurais continué les études, et j’aurais pu comprendre au moins quelques livres qui se trouvaient là. Maintenant, j’étais coincée : je détestais l’Expriame et sans avoir appris l’ihnulvois ni aucune autre langue dimmvinaise, je ne pouvais partir nulle part. Je ne pouvais plus qu’étudier à la maison.
Je pensai à mon petit frère Primel, parti une semaine auparavant en Ihnulva pour sa première année d’études secondaires. Quand il reviendrait, je me sentirais stupide ; j’avais dû paraître étrange aux yeux de mes frères et sœurs de partir en Expriame, au lieu d’aller en Ihnulva, comme tout le monde, comme les trois quarts des enfants de la région.
Mais bon, tant pis. Je me trouvais mieux ici, chez moi, dans les collines du Bhotusan. Il ne fallait pas regretter ; non, vraiment, l’Expriame n’était pas faite pour moi.
            Prise d’une soudaine pulsion, je m’emparai d’un manuel de géographie. J’y repérai Wesdirolf puis Cinni-des-Wolna, la ville la plus proche qui fût équipée d’une gare, et suivit la ligne de voie ferrée qui les reliait. Vu de haut, ce n’était pas très loin, mais ce que j’avais ressenti, c’était bel et bien le mal du pays. En Ihnulva, on n’était pas aussi malheureux. Là-bas, beaucoup de gens parlaient bhotusanais, tout le monde était plus tolérant, et puis, il y avait cette ambiance dimmvinaise… que je n’aurais jamais connue. Cela m’aurait pourtant évité bien des malheurs.
            Je sortis la tête pleine de noms exprians et ihnulvois. C’était fou comme ces deux pays, séparés par mille kilomètres à peine, comportaient comme différences.
Je soupirai amèrement, submergée par une violente nostalgie. En me voyant passer ainsi devant son petit comptoir, Mme Fsetum la jeune m’interpela :
− Norig, j’ai appris ce qui est arrivé à ton frère, en décembre dernier.
            Surprise et un peu gênée, je me tournai vivement vers elle. Le nom de mon frère sonnait dangereusement ; nous n’étions pas très fiers des origines de son aveuglement.
− Ah bon ? fis-je.
            Il n’existe pas de réponse plus neutre et plus idiote. Je me mordis l’intérieur de la joue. En plus de redevenir bientôt totalement inculte, je manquais de conversation.
− Ta sœur m’a dit… L’accident dans l’atelier de votre père… continua-t-elle en semblant se demander comment formuler sa phrase.
            L’atelier ? Nous n’avions pas d’atelier. Papa fabriquait bien des choses, mais de là à en faire son métier…
− Oui, il s’est blessé, en l’aidant, répondis-je. Ils fabriquaient un truc en bois et… euh…
− Le pauvre… dit la bibliothécaire en secouant la tête. Il ne peut plus continuer les études, j’imagine ?
            Je secouai la tête en prenant un air compatissant sur le sort de mon petit frère, mais je ne réussis sans doute pas à cacher mon agacement. J’en avais assez de ces histoires d’études. Les gens ne voyaient que cela, il n’y avait pour eux que deux catégories : les étudiants et les paysans.
Et, à bien réfléchir, j’en faisais partie.
− Non, les systèmes scolaires ne sont pas adaptés aux aveugles, répondis-je mécaniquement.
− C’est si dommage. Je le voyais, le samedi, il empruntait souvent des livres, il avait l’air si avide d’apprendre.
− Oui, c’est injuste.
            Elle soupira d’un air triste. Tadeg aurait détesté.
− Ton autre petit frère a l’air aussi très doué.
− Primel ? Oui, on l’a envoyé dans une école, en Ihnulva. Il a l’air de s’y plaire.
            En vrai, je n’en savais rien. Il devait sûrement être un peu triste, et mettrait un peu de temps à s’y plaire. Nous recevrions bientôt sa première lettre. Je détournai les yeux, honteuse de mentir. Je faisais moins la maligne, quand ma sœur n’était pas avec moi ! Elle ne m’avait jamais connue très bavarde, mais tout de même, à ce moment-là, je devais presque lui paraître antipathique.
− Il travaille un peu moins bien, mais il est motivé, il devrait continuer, rajoutai-je.
− Et toi, que faites-tu ?
            Je détournai la tête, un peu gênée. La question était pourtant inévitable ; on y échappe une fois, mais pas deux. Je me repris rapidement et répondis :
− Oh… c’est un peu compliqué. Disons que pour aller en Expriame, avec tout le bazar que la Milice a mis, c’est… un peu compliqué. J’ai peur de rester coincée là-bas. Je reprendrai plus tard.
− D’accord, répondit la bibliothécaire avec un grand signe de tête, l’air de comprendre de quoi il retournait.
            En partant, je me demandai s’il était vraiment possible de reprendre plus tard les études. Mme Fsetum n’avait pas paru surprise par ce que j’avais dit.
Apprendre maintenant l’ihnulvois m’aurait bien arrangée. Je me souvins avoir vu un cahier de grammaire ihnulvoise, en vrac sur une étagère au rayon Géographie, que Mme Fsetum avait dû mettre à l’emprunt en souvenir de ses propres études. Eh bien, pourquoi pas ? Ivona pourrait m’aider.
J’avais bien appris l’exprian sur les bancs d’une classe.
 
*
* *
 
            Nous commençâmes la visite par le hall, où se trouvaient diverses pièces d’administration. Mme Hirgarof nous pondit tout un discours sur l’infirmerie, le bureau des surveillants et les pertes de clés, puis nous nous rendîmes dans un autre bâtiment, celui-ci réservé aux élèves. Il comptait une cantine, un terrain de sport, une salle de jeu accessible à tous les élèves du bâtiment, et des petites salles appelées foyers, attribuées à chaque section. Toutes en avaient une qui leur était spécialement réservée.
− C’est-à-dire que nous ne sommes qu’onze à pouvoir y entrer ? résuma Rixende Doffcinnoh, une grande aux cheveux blonds vénitiens bouclés.
            Je remarquai qu’effectivement, nous n’étions que onze dans notre section. Pour moi qui étais habituée aux classes de trente ou trente-cinq élèves, ce changement allait faire du vide… On répétait que les meilleures écoles restaient celles d’Expriame… Ce n’était pas faux, avec aussi peu d’effectif.
− Oui, les élèves des autres sections sont interdits, répondit Mme Hirgarof. Et si quelqu’un d’entre vous introduit quelqu’un étranger à votre section, c’est toute la classe qui sera punie, rajouta-t-elle en plissant les narines comme si elle reniflait une odeur particulièrement écoeurante.
            Je trouvai cette règle d’autant plus injuste que, je ne savais pourquoi, notre responsable s’adressait spécifiquement à moi.
− Section, section… marmonna alors quelqu’un derrière moi. On se croirait à l’armée…
            Je me retournai : il s’agissait d’Izora Gixiohso, une petite à la figure ronde, aux courts cheveux roux qui bataillaient autour de son visage, retenus par des barrettes multicolores, et aux yeux gris verts expressifs. J’eus pour elle une pointe de sympathie, et l’attitude de Mme Hirgarof me fit moins de peine.
Après la visite, nous eûmes le droit, ou au moins le devoir moral, de nous retrouver tous dans notre foyer. J’entrai la dernière dans la pièce. Manech Deainnof, un grand blond un peu mou, était déjà affalé sur un canapé disposé au fond de la pièce, à côté d’une grande fenêtre donnant sur le jardin de l’école. Les autres s’étaient dispersés dans la salle par petit groupe. Maïder discutant avec Rixende – les deux venaient de la même région, cela les avait rapprochées – je me retrouvai seule. Je restai un moment debout sans rien faire, près de l’entrée, désœuvrée, un peu perdue, et l’air pataude.
− Eh ! Vous savez quoi ? Mme Hirgarof a pris la bhotusanaise en grippe, comme par hasard ! s’exclama soudain Eozen Fanlmat, un petit à l’allure vive et au style espiègle que j’avais déjà répéré, en se détachant d’un groupe de trois camarades.
            Je perçus cette remarque comme une moquerie. Elle attira l’attention des autres élèves, et en une seconde, dans le silence qui d’un coup s’était creusé, tous les regards furent braqués sur moi. Je me sentis obligée de parler.
− Comment ça ? demandai-je.
− Mon frère l’avait remarqué, répondit fièrement Eozen. Sur une section normale, il y a en général un ou deux bhotusanais. Et Mme Hirgarof les déteste ! Bien sûr, elle ne l’avouera jamais, mais ça se voit à sa conduite. Tu nous as donné un bel exemple.
− Ton frère était bhotusanais ? demandai-je avec étonnement.
            Eozen, à cause de mon accent, ou de ma question, je ne savais pas réellement, me regarda d’un air surpris.
− Bien sûr que non ! Il voyait juste qu’il y avait de l’injustice.
− Et il est où, ton frère, maintenant ? demanda Andzia, celle à la peau noire. Il est encore dans l’école ?
− Non, il a fini les études.
− Il travaille ?          
− En quelque sorte. Il est dans la Milice, rajouta Eozen avec un air un peu gêné, en baissant considérablement la voix.
            Ses joues rosirent un peu, et il ne paraissait plus aussi sûr de lui. Il chassa négligemment deux mèches qui lui tombaient dans les yeux, puis rajouta encore plus bas, avec l’air de celui qui regrettait sa grande bouche :
− La Milice du Bhotusan.
− Qu’est-ce que c’est ? demandai-je, irrésistiblement intriguée par le dernier mot.
            Il me regarda avec un air empreint de crainte et de honte.
− Une association en rapport avec le Bhotusan.
            Je sentis qu’il n’allait pas en dire plus. Je me tus, j’avais déjà suffisamment plombé l’ambiance. Eozen s’assit sur une chaise et commença à se balancer, ce que mes parents m’interdisaient formellement de faire avec la chaise que nous possédions, chez nous. Personne ne parlait. Je pris aussi une chaise et m’assit.
− Le premier cours a lieu quand, vous savez ? demanda Vhia Juheaggo, une fille qui possédait longs cheveux marrons très fins et des yeux marron.
− On nous le dira demain, sans doute, répondit Manech.
 
            Le lendemain, à sept heures, je fus violemment tirée de mon sommeil par une cloche que l’on secouait dans les couloirs. J’ouvris les yeux, les paupières encore lourdes, et m’extirpai avec difficulté de mes draps. Une fois suffisamment éveillée, je vis Maïder, sur le lit d’à côté, s’étant levée bien plus tôt, qui triait ses boucles d’oreille pour choisir celles qu’elle allait mettre. Je jetai un coup d’œil surpris aux bijoux, puis m’emparai près du lit de mon paquet de vêtements, déposé à la hâte la veille au soir après une journée éprouvante, pour aller m’habiller dans la salle de bain. Toutefois un peu somnolente, je me trompai plusieurs fois dans le nœud du « chiffon ». Je pensai à la veille, où j’avais essayé de l’attacher par un unique tour, avec tout un morceau qui pendait jusque par terre ; et cette vision de mon ignorance me fit sourire. Au moins, je m’étais endormie moins bête.
            Je descendis avec Maïder prendre le petit déjeuner dans la cantine. Il fallait traverser la cour pour y accéder. L’air froid me réveilla, cependant je me posais quelques questions.
− Ce n’est pas logique, dis-je. L’aile des élèves est séparée du bâtiment des chambres. À chaque fois que l’on doit passer de l’un à l’autre, on est obligés de sortir.
− Normalement, il y a un couloir qui relie les deux, mais il est en rénovation en ce moment, répondit Maïder. M. Lagadur ne l’a pas expliqué à tes parents ?
            Mes parents, ils n’avaient pas parlé à M. Lagadur. On avait juste échangé des lettres. Je n’étais au courant de rien.
− Non, répondis-je.
− Ah.
            Nous arrivâmes dans la cantine, déjà bondée, et retrouvâmes tout naturellement les camarades de notre section. La cantine était composée très simplement de deux allées d’une quinzaine de tables chacune assez grandes pour vingt personnes, pouvant de la sorte accueillir près de trois cents personnes, ce qui correspondait au nombre d’élèves de l’établissement.
− Bien dormi ? demanda Rixende à Maïder en lui donnant un coup de poing dans l’épaule.
            Je m’assis à la table, un peu déconcertée par ces manières de garçon, d’autant plus que Rixende m’avait paru très féminine, et que la veille je l’avais vue jouer de ses beaux yeux auprès de Manech.
− Alors, tu as rêvé de tes dragons ?
            Je me retournai pour voir qui me parlait : c’était Eozen. Je le regardai sans répondre, surprise.
− Il y a bien des dragons au Bhotusan ? demanda-t-il.
− Euh… un peu, répondis-je.
            Effectivement, on trouvait des dragons au Bhotusan, mais pas de là à faire partie de la vie quotidienne, et trop distants pour qu’on en soit proche au point d’en rêver toutes les nuits.
            À ma réponse, Eozen et Imanol Resnog – mon voisin de table, un brun à la peau pâle et aux yeux sombres – explosèrent de rire. Je l’avais déjà cerné, Eozen, je savais quel genre de garçon il était, je ne me souciais pas de lui. Je m’intéressai plutôt à Imanol. Je l’avais déjà un peu remarqué, durant la visite de la veille. Il m’avait paru très curieux, il posait des questions et s’intéressait à tout. Certes, il me déçut, à rire d’une remarque aussi stupide d’Eozen. Mais quelque chose, une sorte de singulière attirance, me disait qu’il ne fallait pas m’en arrêter là.

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